Journal Le Monde : Des « séjours de rupture » pour tenter de sortir des « gamins incasables » des spirales de la violence

Article Journal Le Monde : L’aide sociale à l’enfance de l’Essonne envoie, chaque année, une dizaine d’adolescents passer neuf mois à l’étranger, pour les couper de leur environnement.

Lilibelle n’avait que 14 ans. Elle est décédée le 22 février 2021, à Saint-Chéron, dans l’Essonne, après avoir reçu un coup de couteau dans l’abdomen lors d’une rixe opposant deux bandes rivales. L’adolescente, exclue de plusieurs établissements scolaires, faisait l’objet d’un suivi éducatif par un juge des enfants.

Elle n’aurait pas dû être à Saint-Chéron, ce jour-là. Il était prévu qu’elle soit envoyée loin des guerres de territoire et des ennuis, au Sénégal, à Madagascar, au Bénin ou sur un bateau, pour un « séjour de rupture » de neuf mois. Mais la pandémie de Covid-19 a retardé son départ. Elle est morte avant « d’avoir une chance de changer de trajectoire de vie »,commente une éducatrice des services de l’aide sociale à l’enfance (ASE) du département de l’Essonne, qui souhaite garder l’anonymat.

Un « séjour de rupture », c’est ainsi que l’on appelle ces programmes proposés aux « gamins dits incasables », explique Saïd Bakkich, chef de service pilotage de l’offre et de la performance à l’ASE de l’Essonne, qui envoie une dizaine de jeunes chaque année en séjour : « Ce sont des gamins que le système en France ne parvient pas à prendre en charge, ni les foyers, ni les familles d’accueil, ni les maisons d’enfants à caractère social. » Des enfants perturbés, traumatisés, instables, souvent violents, déscolarisés et fugueurs « qu’on nous envoie en dernier recours »,témoigne Mourad Bebbouche, 40 ans, steward et président de Manda Spring, une association qui organise la prise en charge de jeunes en grande difficulté, âgés de 13 à 21 ans, à Madagascar. Quatre cents enfants ont vu leur « parcours de vie s’inverser » en douze ans avec Manda Spring, se félicite-t-il.

Neuf mois à dix mille kilomètres de la France pour « s’exfiltrer » d’un environnement familial
dangereux, défaillant ou dépassé ; pour s’éloigner d’influences néfastes, d’un quotidien miné par la prostitution, la consommation de drogue, la petite délinquance ou encore les violences ; pour se reconstruire, se « remobiliser » ; pour réapprendre à se lever le matin, à respecter les autres ; pour sortir de sa posture de dur à cuire ; pour laisser tomber les apparences, les clopes, les chips, le cannabis, son téléphone portable et sa console.

Neuf mois pour revenir à l’essentiel, au village ou dans la brousse, sans confort, sans eau
courante ni électricité ; pour travailler à un chantier humanitaire, dans les champs, le potager, à la construction d’un pont, d’un puits, au sein d’un dispensaire, d’une pouponnière ; pour se remettre à niveau avec des cours quotidiens de soutien scolaire ; pour mettre « le système » sur pause aussi, un système de prise en charge « tellement dur, où c’est chacun pour soi, où l’on est envoyé dans des foyers et des familles d’accueil, à côté les Thénardier, ils sont sympas, où l’on est présenté chaque année à un juge pour enfants qui n’en avait rien à faire de nous », se souvient M. Bebbouche, placé dès l’âge de 5 ans. Un système qui l’a jeté à la rue à 19 ans, « sans être préparé à rien ».

« Taux d’encadrement très élevé »

A l’époque où Mourad Bebbouche était jeune adolescent, les séjours de rupture n’existaient pas. « Je n’ai pas eu leur chance », dit-il. Ces dispositifs ont vu le jour au début des années 2000, à très petite échelle, avant de se développer ces dernières années.

Grégoire Millet, 62 ans, est un pionnier du secteur. Il est le fondateur et le directeur de Vivre ensemble Madesahel, une ONG qu’il a créée en 2000 et qui accueille une dizaine d’enfants par an au Sénégal.

Pour les encadrer, une équipe de quarante adultes minimum, soit quatre éducateurs et encadrants pour un enfant. La clé de la réussite du programme. « Là-bas, les masques tombent, ils sont entourés, valorisés pour eux-mêmes, il n’y a plus de rapports de force et pas de jugement, en revanche, contrairement aux structures en France, il y a de l’affect », souligne M. Millet, qui gère également, depuis les années 1990, un « lieu de vie », dans la Sarthe, pour enfants placés. Il y a accès à un psychologue aussi, chaque semaine. « Le taux d’encadrement très élevé et l’accès à des pédopsychiatres permettent de beaucoup mieux les prendre en charge, tandis que, ici, le réseau de soins, par exemple, est saturé, il faut parfois attendre des mois avant d’avoir un rendez-vous avec un psy », raconte M. Bakkich, de l’ASE de l’Essonne.

« Je ne pouvais pas tout casser d’un coup. Mais, petit à petit, je me suis éloignée de ces gens, j’ai été plus forte que tout ça » – Léa Viera, ex-bénéficiaire de ces séjours

Reste la question épineuse du retour. Préparé très en amont – avec, notamment, la mise en place d’un projet professionnel, il s’avère souvent délicat ; 90 % des jeunes rechutent dans les mois qui suivent (mauvaises fréquentations, consommation de drogue…), selon Mourad Bebbouche. Une tendance confirmée par M. Millet et l’ASE.

« Sauf qu’ils parviennent ensuite à se reprendre et à repartir sur une autre dynamique », précise le président de Manda Spring. Si bien que Grégoire Millet évalue à 80 % environ le taux de réussite après deux ans. « Ceux qui sont partis en séjour ont eu le temps de reconstruire quelque chose en eux, ils ont une meilleure capacité de résilience et ils se relèvent », constate aussi l’éducatrice de l’ASE.

« Le retour, c’est notre bête noire »

Léa Viera en est convaincue : son séjour à Madagascar avec Manda Spring lui a sauvé la vie. La jeune femme, 23 ans aujourd’hui, avait 14 ans lorsqu’elle a quitté Saint-Michel-sur-Orge (Essonne), pour neuf mois. Déscolarisée, elle faisait alors « beaucoup de bêtises », fumait du cannabis, avait « un entourage mauvais », se montrait violente. « J’étais devenu folle », résume-t-elle. Traumatisée par un père violent qui la traitait plus bas que terre et battait sa mère, elle pouvait « vriller pour un rien ». « En France, je n’arrivais à parler de rien, je suis arrivée là-bas dans un état lamentable, un éducateur m’a fait changer, et je suis toujours en contact avec lui, presque tous les jours depuis huit ans », raconte-t-elle.

Au retour, en revanche, elle a vite repris ses vilaines habitudes. « Je ne pouvais pas tout casser d’un coup, dit-elle. Mais, petit à petit, je me suis éloignée de ces gens, j’ai été plus forte que tout ça, j’ai repris l’école, je me suis inscrite à des formations. » Depuis deux ans, elle est secrétaire médicale en imagerie dans un hôpital.

« Le retour, c’est notre bête noire, concède Saïd Bakkich. Pour les plus fragiles, se retrouver de nouveau suivi par un éducateur de l’ASE qui gère trente-cinq autres enfants en même temps, c’est très difficile. » Pour tenter d’améliorer les conditions de l’atterrissage, l’ASE de l’Essonne entend désormais « imposer » aux associations partenaires, telles que Manda Spring et Madesahel, de créer et de gérer des petits foyers destinés à accueillir ces adolescents et à garantir la poursuite de leur prise en charge à leur retour.

Par Publié le 06 août 2022 à 05h45 – Mis à jour le 07 août 2022 à 10h28

Source : Le Monde – Cliquez ici pour retrouver l’article sur le site du journal

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Photo : Stéphane De Sakutin – AFP

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